Tchernobyl: Évaluation des incidences radiologiques et sanitaires
Mise à jour 2002 de Tchernobyl : Dix ans déjà

Chapitre IV
Estimations de doses*

Conclusions
(Les conclusions apparaîtront dans une nouvelle fenêtre)

À la suite de l'accident de Tchernobyl, la dose reçue par les populations résulte de deux principaux modes d'exposition. Le premier est la dose reçue par la thyroïde du fait de la concentration d'iode radioactif et de radionucléides analogues dans la glande thyroïde. Le second est la dose à l'organisme entier, en grande partie imputable à l'irradiation externe provenant principalement du césium radioactif.

On estime que la dose absorbée au niveau de l'organisme entier est environ 20 fois plus nocive, en ce qui concerne les effets tardifs sur la santé, que la même dose au niveau de la thyroïde (IC90).

La population exposée aux rayonnements à la suite de l'accident de Tchernobyl peut être divisée en quatre catégories : (1) le personnel de la centrale nucléaire et les travailleurs qui ont participé aux opérations d'assainissement (appelés les  « liquidateurs  ») ; (2) les proches habitants qui ont été évacués de la zone de 30 km pendant les deux premières semaines suivant l'accident ; (3) la population de l'ex-URSS, y compris notamment les habitants des zones contaminées ; et (4) la population des pays extérieurs à l'ex-URSS.

Selon les estimations, ce sont jusqu'à 600 000 « liquidateurs  »(civils et militaires en vertu des lois promulguées au Bélarus, dans la Fédération de Russie et en Ukraine) qui ont pris part aux activités visant à atténuer les conséquences de l'accident sur le site du réacteur et dans la zone de 30 km de rayon autour de ce dernier. Les travailleurs les plus exposés ont été les pompiers et le personnel de la centrale pendant les premiers jours de l'accident. Les doses reçues par ces travailleurs étaient en majeure partie imputables à une irradiation externe provenant des fragments de combustible et des particules radioactives déposés sur diverses surfaces. Il y a lieu de citer en particulier les 226 000 travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale qui étaient employés dans la zone de 30 km en 1986-1987 car c'est pendant cette période que les doses reçues ont été les plus élevées. Quant aux autres travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale, qui étaient au nombre de 400 000 environ, ils ont reçu en général des doses plus faibles (UN00).

De l'ordre de 116 000 personnes ont été évacuées au cours des premiers jours suivant l'accident, principalement de la zone de 30 km de rayon autour du réacteur. Préalablement à l'évacuation, ces personnes avaient été exposées à une irradiation externe provenant des matières radioactives transportées par le nuage et déposées sur le sol, ainsi qu'à une irradiation interne imputable, pour l'essentiel, à l'inhalation de matières radioactives contenues dans le nuage.

La figure 8 indique les parts relatives de la dose par irradiation externe à l'organisme entier revenant aux principaux radionucléides en liaison avec cette voie d'exposition, qui ont été relevées pendant les tous premiers mois suivant l'accident. Il est manifeste que 132Te a joué un rôle majeur pendant la première semaine suivant l'accident et qu'un mois plus tard les césiums radioactifs (134Cs et 137Cs) sont devenus prédominants. Toutefois, 134Cs a atteint ultérieurement, par décroissance, des niveaux beaucoup plus faibles que ceux de 137Cs, lequel est devenu, après quelques années, le seul radionucléide présentant de l'importance à des fins pratiques. Il est courant de se référer uniquement à 137Cs, même si le mélange de 134Cs et de 137Cs est en cause, car les valeurs afférentes aux éléments constitutifs peuvent être facilement déduites de celles relatives à 137Cs.

En ce qui concerne les doses par irradiation interne imputables à l'inhalation et à l'ingestion de radionucléides, la situation est similaire : l'iode radioactif (131I) a joué un rôle important au cours des toutes premières semaines suivant l'accident et a engendré des doses à la thyroïde par l'inhalation d'air contaminé et, fait plus important, par la consommation de denrées alimentaires contaminées, notamment le lait de vache. Environ un mois plus tard, les césiums radioactifs (134Cs et 137Cs) sont redevenus prédominants et, au bout de quelques années, 137Cs est devenu le seul radionucléide présentant de l'importance à des fins pratiques, même si 90Sr est susceptible de jouer à l'avenir un rôle notable à de faibles distances du réacteur.

Parmi la population de l'ex-URSS, il est courant d'établir une distinction pour les habitants des zones dites  »contaminées  », c'est-à-dire où les niveaux de dépôt de 137Cs sont supérieurs à 37 kBq/m2. Près de 5 millions de personnes résident dans ces zones. Les habitants des lieux où les niveaux de dépôt de 137Cs dépassent 555 kBq/m2 présentent un intérêt particulier. Dans ces régions, appelées  »zones strictement contrôlées  », des mesures de protection sont appliquées, notamment en ce qui concerne le contrôle de la consommation de denrées alimentaires contaminées. En 1998, 42 554 mesures ont été effectuées dans la Fédération de Russie et les autorités nationales prévoient de poursuivre ces contrôles au-delà de l'an 2000 (Bo99). En 1986, peu après l'accident, le gouvernement soviétique a établi le Registre des doses pour l'ensemble de l'Union (RDEU) en vue d'y consigner les données médicales et dosimétriques des groupes de population présumés les plus exposés : (1) les « liquidateurs  », (2) les personnes évacuées de la zone de 30 km, (3) les habitants des zones contaminées et (4) leurs enfants. En 1991, ce Registre contenait des données sur 659 292 personnes. A compter de 1992, celui-ci a été remplacé par les registres nationaux du Bélarus, de la Fédération de Russie et de l'Ukraine.

En dehors de l'ex-URSS, les radionucléides présentant de l'importance sont à nouveau les isotopes radioactifs de l'iode et du césium qui, une fois déposés sur le sol, engendrent des doses liées à l'ingestion de denrées alimentaires. Le césium radioactif déposé est également une source d'exposition à long terme par irradiation externe à partir du sol contaminé et d'autres surfaces. Dans l'hémisphère nord, la majeure partie de la population a été exposée, à des degrés divers, aux rayonnements provenant de l'accident de Tchernobyl. Le dépôt de 137Cs en dehors de l'ex-URSS allait de niveaux négligeables à des niveaux de l'ordre de 50 kBq/m2.

Les « liquidateurs  »

Les « liquidateurs  »peuvent, pour la plupart, être divisés en deux groupes : (1) les personnes qui travaillaient dans la centrale de Tchernobyl au moment de l'accident, à savoir le personnel de la centrale et les pompiers, et les personnes qui ont porté secours aux victimes, ce qui représente quelques centaines de personnes, et (2) les travailleurs, dont le nombre est évalué à 600 000, qui ont participé pendant la période 1986-1990, soit dans la centrale, soit dans la zone qui l'entoure, à la décontamination, à la construction du sarcophage et à d'autres activités visant à assurer le retour à la normale.

La nuit du 26 avril 1986, 400 travailleurs environ se trouvaient sur le site de la centrale de Tchernobyl. Du fait de l'accident, ils ont été soumis à l'effet conjoint de rayonnements émanant de plusieurs sources : (1) rayonnement gamma/bêta externe provenant du nuage radioactif, des fragments du cœur endommagé du réacteur dispersés sur le site et des particules radioactives déposées sur la peau et (2) inhalation de particules radioactives (UN88).

Tous les dosimètres portés par les travailleurs ont été surexposés et n'ont pas permis d'évaluer les doses reçues. Cependant, on dispose d'informations sur les doses reçues par les 237 personnes qui ont été hospitalisées et chez qui un syndrome d'irradiation aiguë a été diagnostiqué. À l'aide de la dosimétrie biologique, on a estimé que 41 de ces patients avaient reçu, par irradiation externe, des doses à l'organisme entier comprises entre 1 et 2 Sv, que 50 avaient reçu des doses comprises entre 2 et 4 Sv, que 22 avaient reçu des doses comprises entre 4 et 6 Sv et les 21 restants, des doses comprises entre 6 et 16 Sv. En outre, on a estimé, d'après les mesures au niveau de la thyroïde, que la dose à la thyroïde imputable à l'inhalation allait jusqu'à 20 Gy environ, 173 personnes se situant dans la fourchette de 0 à 1,2 Gy et sept travailleurs au-dessus de 11 Gy (UN88). La radioexposition interne de ces travailleurs était principalement due à 131I ainsi qu'à des iodes radioactifs à plus courte période et la valeur moyenne du rapport de la dose par irradiation interne au niveau de la thyroïde à la dose efficace par irradiation externe a été évaluée à 0,3 Gy par Sv. Les doses découlant de l'incorporation d'autres radionucléides représentaient, selon les estimations, environ 30 mSv pendant les premiers mois suivant l'accident et 85 mSv pour la dose engagée (UN00).

La deuxième catégorie de « liquidateurs  »est constituée par le grand nombre d'adultes qui ont été recrutés pour aider aux opérations d'assainissement. Ceux-ci ont travaillé sur le site, dans les villes, les forêts et les zones agricoles afin qu'il soit à nouveau possible d'y travailler et d'y vivre. De l'ordre de 600 000 personnes ont participé à ces travaux. Au départ, environ 240 000 de ces travailleurs appartenaient aux forces armées soviétiques, l'autre moitié comprenant des agents d'organisations civiles, du service de sécurité, du Ministère de l'intérieur et d'autres organisations. Le nombre total de « liquidateurs  »reste à déterminer de façon précise car, jusqu'à présent, seules quelques-unes des données émanant de certaines de ces organisations ont été rassemblées dans les registres nationaux du Bélarus, de la Russie, de l'Ukraine et d'autres républiques de l'ex-URSS (So95). En outre, il a été suggéré qu'en raison des avantages économiques et sociaux associés au titre de  »liquidateur  », de nombreuses personnes se sont efforcées par la suite de faire ajouter leur nom à la liste. A ce jour, le nombre total de travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale qui figure dans les registres paraît être d'environ 400 000, chiffre bien inférieur à celui de 600 000, qui correspond au nombre de personnes ayant reçu des certificats spéciaux attestant de leur qualité de  « liquidateur  ». Ces travailleurs étaient tous des adultes, pour la plupart des hommes âgés de 20 à 45 ans.

Il n'existe que des données fragmentaires sur les doses reçues par ces « liquidateurs  ». Les tentatives en vue d'établir un service dosimétrique n'ont pas donné de résultats positifs avant le milieu du mois de juin 1986 ; jusqu'à cette date, les doses étaient évaluées à partir des mesures de rayonnements effectuées dans les différentes zones. On ne connaît pas de façon très certaine les doses reçues par les travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale qui ont participé aux activités destinées à atténuer les conséquences de l'accident dans les deux mois suivant sa survenue. Les « liquidateurs  »ont été soumis, dans un premier temps, à une limite annuelle de dose d'irradiation de 250 mSv. En 1987, cette limite a été ramenée à 100 mSv et, en 1988, à 50 mSv (Ba93). D'après les données figurant dans les trois registres nationaux, les doses moyennes relevées ont diminué d'année en année, s'établissant à environ 170 mSv en 1986, 130 mSv en 1987, 30 mSv en 1988 et 15 mSv en 1989 (Se95a). Il est toutefois difficile d'apprécier la validité des résultats tels qu'ils ont été notifiés car ces statistiques indiquent que la dose n'est connue que dans le cas de 52 % des travailleurs pendant la période 1986-1989, le pourcentage étant encore plus faible, soit 45 %, pendant la première année. En outre, on estime que les incertitudes liées aux estimations de doses représentent jusqu'à 50 % dans le cas de la dosimétrie individuelle (si le dosimètre a été correctement utilisé) et atteignent un facteur 3 à 5 pour la dosimétrie de groupe et la dosimétrie intégrant les aspects temps et déplacements. Cependant, il ne semble pas que les doses aient été systématiquement surestimées car la dosimétrie biologique pratiquée sur un nombre limité de travailleurs a fourni des résultats compatibles avec les estimations de doses physiques.

Il est intéressant de noter que, chez les 672 chercheurs de l'Institut Kourchatov appartenant à un groupe spécial qui ont été appelés à travailler périodiquement à l'intérieur du sarcophage pendant un certain nombre d'années, les doses cumulées à l'organisme entier étaient, selon les estimations initiales, comprises entre 0,5 et 13 Gy (Se95a). Ces estimations de doses ont été révisées. Il ressort des doses enregistrées et calculées dont on dispose pour 501 travailleurs que plus de 20 % d'entre eux ont reçu des doses comprises entre 0,05 et 0,25 Sv et que près de 5 % d'entre eux ont reçu des doses comprises entre 0,25 et 1,5 Sv (Sh97). Une analyse complémentaire réalisée pour trois de ces travailleurs au moyen de la technique d'hybridation fluorescente in situ (FISH) a abouti à des doses de 0,9, 2,0 et 2,7 Sv (Sh00). Bien qu'aucun effet déterministe n'ait été relevé à ce jour, il se peut bien que l'on observe à l'avenir certains effets des rayonnements sur la santé des membres de ce groupe.

Plus de seize ans après l'accident, les comparaisons entre les différentes techniques de dosimétrie confirment l'efficacité de la technique fondée sur les aberrations chromosomiques mais montrent que certaines méthodes nouvelles recommandées par plusieurs chercheurs, telles que l'hybridation fluorescente in situ, ne paraissent pas être suffisamment sensibles ou spécifiques pour permettre d'estimer les doses reçues par la majorité des travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale (Li98).

Les personnes évacuées de la zone de 30 km

Sitôt après l'accident, on a entrepris la surveillance de l'environnement par mesure des débits de dose gamma. Près de 20 heures après l'accident, le vent a tourné en direction de Pripiat, les débits de dose gamma ont sensiblement augmenté dans la ville et il a été décidé d'en évacuer les habitants. Une vingtaine d'heures plus tard, les 49 000 habitants de Pripiat avaient quitté la ville dans près de 1 200 autobus. Environ 67 000 autres personnes ont été évacuées pendant les jours et les semaines qui ont suivi (en fait, jusqu'au mois de septembre) des zones contaminées (le chiffre de 86 000 personnes figurant dans le rapport établi par l'AEN en 1996 (NE95b) n'a pas été confirmé).

Certaines informations présentant de l'intérêt pour l'évaluation des doses reçues en l'occurrence se sont dégagées des réponses (au nombre de 30 000) que les personnes évacuées ont données à des questionnaires portant sur le lieu où elles séjournaient, les types de maisons dans lesquelles elles vivaient, la consommation d'iode stable et d'autres activités (Li94). La dose efficace moyenne due à l'irradiation externe a été estimée à 17 mSv, les valeurs individuelles étant comprises entre 0,1 et 380 mSv (Li94). Cette estimation de dose concorde avec la dose absorbée de 20 mGy qui a été évaluée au moyen des mesures de résonance électronique de spin (RES) du sucre et des calculs du taux d'exposition (Na94).

La principale source d'incertitude entachant l'estimation des doses efficaces moyennes provenant de l'irradiation externe tient à l'évaluation des rapports d'activité de 132Te et de 131I à 137Cs dans le dépôt.

Doses à la thyroïde

L'activité de l'iode a été mesurée au niveau de la thyroïde chez les personnes évacuées. Plus de 5 000 mesures effectuées sur des anciens habitants de Pripiat ont été de qualité suffisante pour pouvoir servir à la reconstitution des doses (Go95a). Il ressort d'une analyse comparant les valeurs mesurées aux réponses données aux questionnaires par 10 000 personnes évacuées que les doses à la thyroïde étaient principalement imputables à l'inhalation de 131I. Le tableau 6 indique les doses individuelles moyennes et les doses collectives à la thyroïde pour trois tranches d'âge. Les doses individuelles pour chaque tranche d'âge accusent un intervalle de variation correspondant à deux ordres de grandeur. Il est apparu que le principal facteur influant sur les doses individuelles était la distance entre le lieu de résidence et le réacteur.

Tableau 6. Doses moyennes et doses collectives à la thyroïde reçues par
les personnes évacuées de Pripiat (Go95a)

Année de naissance

Nombre de personnes

Dose individuelle moyenne (Gy)

Dose collective (personnes-Gy)

1983-1986

1971-1982

<1970

2 400

8 100

38 900

1.4

0.3

0.07

3 300

2 400

2 600

Les évaluations des doses à la thyroïde chez les personnes évacuées de la zone de 30 km (Li93a) ont fait apparaître, dans le cas des jeunes enfants, des doses du même ordre de grandeur que celles reçues par les personnes évacuées de la ville de Pripiat. Les expositions auxquelles les adultes ont été soumis étaient supérieures. Ces doses élevées étaient dues à une plus grande consom-mation de denrées alimentaires contaminées par 131I parmi les personnes évacuées plus tard de la zone de 30 km.

Doses à l'organisme entier

Les doses à l'organisme entier reçues par les personnes évacuées étaient principalement dues à l'exposition par irradiation externe provenant de 132Te/132I, 134Cs et 137Cs déposés et des radionucléides à courte période présents dans l'air. Des mesures du débit de dose gamma dans l'air ont été effectuées toutes les heures sur une trentaine de sites à Pripiat et tous les jours sur environ quatre-vingt sites dans la zone de 30 km. Compte tenu des résultats de ces mesures et des réponses aux questionnaires, on a procédé à la reconstitution des doses à l'organisme entier dans le cas des 90 000 personnes évacuées de la partie ukrainienne de la zone de 30 km (Li94). Les doses estimées accusent un large intervalle de variation, leur valeur moyenne étant de 15 mSv. La dose collective a été évaluée à 1 300 personnes-Sv. Les 24 000 personnes évacuées au Bélarus pourraient avoir reçu des doses légèrement supérieures car le vent dominant soufflait initialement en direction du nord.

Les estimations des doses collectives reçues par les populations qui ont été évacuées en 1986 des zones contaminées du Bélarus, de la Russie et de l'Ukraine s'élevaient à environ 3 800 personnes-Sv pour la dose efficace et 25 000 personnes-Sv pour les doses à la thyroïde (UN00). La plupart des doses collectives ont été reçues par les populations du Bélarus et de l'Ukraine.

Etant donné que les distributions de comprimés d'iode sont intervenues avec un retard d'une semaine et que seule une partie de la population a été couverte, la dose collective à la thyroïde provenant de l'ingestion de lait contaminé qui a été évitée a représenté de l'ordre de 30 % de la dose collective prévue au niveau de la thyroïde provenant de cette voie d'exposition, cependant que les doses à la thyroïde dues à l'inhalation sont demeurées inchangées.

Personnes résidant dans les zones contaminées

Les zones contaminées par l'accident de Tchernobyl ont été définies par rapport au niveau du fond de rayonnement du dépôt de 137Cs causé par les essais d'armes dans l'atmosphère qui, lorsqu'il est corrigé pour tenir compte de la décroissance radioactive jusqu'en 1986, est d'environ 2 à 4 kBq.m-2. Vu les variations autour de ce niveau, il est courant de se référer au niveau de 37 kBq.m-2 pour la zone touchée par l'accident de Tchernobyl.

De l'ordre de 3 % de la partie européenne de l'ex-URSS ont été contaminés par des niveaux de dépôt de 137Cs dépassant 37 kBq.m-2. Nombre de personnes continuent à résider dans ces territoires contaminées. Bien que des efforts aient été faits en vue de limiter les doses auxquelles la population était exposée, 4 400 000 personnes résidaient dans des zones où la contamination par 137Cs était comprise entre 37 et 185 kBq.m-2 et 580 000, dans des zones où elle variait entre 185 et 555 kBq.m-2. Les régions où les niveaux de dépôt de 137Cs sont supérieurs à 555 kBq.km-2 ont été qualifiées de zones strictement contrôlées. Dans ces zones, on a réussi, grâce à des mesures de prévention, à maintenir la dose efficace annuelle en dessous de 5 mSv. En raison de l'ampleur des migrations, le nombre de personnes résidant dans ces zones strictement contrôlées était d'environ 193 000 en 1995, accusant donc un recul par rapport à celui de 273 000 enregistré en 1986-1987.

Au cours des tout premiers mois, compte tenu du rejet important de 131I à court terme, la thyroïde était l'organe le plus exposé, la principale voie d'exposition étant celle du lait de vache. Pendant la première année suivant l'accident, les doses par irradiation externe provenaient du dépôt sur le sol de radionucléides se caractérisant par des périodes égales ou inférieures à un an uniquement dans les régions proches du réacteur mais, dans les zones plus éloignées, c'est le dépôt de césiums radioactifs qui a le plus contribué à la radioexposition un mois seulement après l'accident. Au cours des années suivantes, les doses reçues par les populations résidant dans les zones contaminées provenaient presque essentiellement de l'exposition par irradiation externe imputable à 134Cs et 137Cs déposés sur le sol et de l'exposition par irradiation interne due à la contamination des denrées irradiées par ces deux isotopes.

Un très grand nombre de mesures ont été effectuées dans les trois républiques. Les publications établies à des fins réglementaires surestiment en général les doses moyennes qui ont été reçues pendant la période 1986-1990.

Figure 8. Débit de dose absorbée dans l'air dans une zone contaminée de la Fédération de Russie au cours des tout premiers mois suivant l'accident de Tchernobyl : Part revenant aux différents radionucléides

Crédit: Sources and Effects of Ionising Radiation - United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation - UNSCEAR 2000 report to the General Assembly with Scientific Annexes - Volume II: Effects, United Nations.

Doses à la thyroïde

Les multiples mesures de l'activité de l'iode dans la glande thyroïde constituent la principale source d'informations pour la reconstitution des doses. Les mesures effectuées en mai/juin 1986 ont été au nombre de 150 000 en Ukraine, de plusieurs centaines de milliers au Bélarus et de plus de 60 000 dans la Fédération de Russie. Une partie de ces mesures a été exécutée au moyen d'une instrumentation et dans des conditions de mesure non appropriées et ne sauraient être utilisées à des fins d'évaluation des doses. Sur la base de ces mesures, on procède à la reconstitution des doses à la thyroïde chez les personnes qui résidaient dans des zones où des mesures directes au niveau de la thyroïde ont été effectuées dans les semaines suivant l'accident, en utilisant les données disponibles sur le dépôt de 131I et de 137Cs.

Le fait d'avoir absorbé de l'iode stable à des fins prophylactiques n'a en général pas été pris en compte dans la détermination des doses à la thyroïde (sauf dans le cas des personnes évacuées de Pripiat, la prophylaxie à l'iode n'a pas réussi à réduire sensiblement les doses car elle est intervenue trop tard).

En raison de la grande variabilité des doses individuelles, il est difficile d'établir des estimations de la distribution des doses et les estimations de doses actuelles demeurent entachées d'importantes incertitudes, notamment dans les zones où seules quelques mesures de l'activité ont été effectuées au niveau de la thyroïde. Ce sont les enfants de la région de Gomel, au Bélarus, qui ont reçu les plus fortes doses. La distribution des valeurs estimées des doses individuelles à la thyroïde chez les enfants de 0 à 7 ans est reproduite au tableau 7.

Tableau 7. Distribution des doses individuelles estimées à la thyroïde chez les enfants de 0 à 7 ans dans les districts contaminés de Gomel and de Moghilev

 

Gomel

Mogilev

Total

<0.05

784

256

1040

0.05-0.1

527

339

866

0.1-0.3

1762

586

2348

0.3-1

3573

476

4049

1-2

1983

119

2102

>2

5727

44

5771

En ce qui concerne la population du Bélarus, la dose moyenne à la thyroïde est comprise entre 0,9 et 1 Gy pour les enfants de 0 à 7 ans et s'établit à 0,3 Gy pour l'ensemble de la population, ce qui donne des doses collectives atteignant respectivement 34 000 et 134 000 personnes-Gy (Il91). S'agissant des populations des trois républiques, les doses collectives à la thyroïde sont approximativement estimées à 550 000, 200-300 000 et 390 000 personnes-Gy, respectivement pour le Bélarus, la Fédération de Russie et l'Ukraine (UN00). La dose moyenne à la thyroïde reçue par les populations des trois républiques est évaluée à 7 mGy et dépasse 1 Gy dans le cas des enfants les plus exposés (UN00). Dans les huit régions les plus contaminées d'Ukraine où des mesures de la thyroïde ont été faites, la dose collective reçue par cette tranche d'âge a été d'environ 60 000 personnes-Sv et celle reçue par l'ensemble de la population, d'environ 200 0000 personnes-Sv (Li93). Dans la Fédération de Russie, la dose collective reçue par l'ensemble de la population a été de l'ordre de 100 000 personnes-Sv (Zv93).

Les doses à la thyroïde sont de l'ordre de deux fois plus élevées dans les zones rurales que dans les zones urbaines.

Une estimation de la distribution des doses parmi les enfants de la région de Gomel est reproduite au tableau 8. Pour le Bélarus dans son ensemble, la dose collective à la thyroïde reçue par les enfants (de 0 à 14 ans) au moment de l'accident a été évaluée à environ 170 000 personnes-Gy (Ri94). À ce jour, le rapport du Comité scientifique des Nations Unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) donne une estimation de 34 000 personnes-Gy pour les enfants de 0 à 7 ans (UN00).

Tableau 8. Distribution des doses à la thyroïde chez les enfants dans la région de Gomel au Bélarus

 

 

<1 an

1-7 ans

8-15 ans

<0.05

134

650

1 058

0.05-0.1

58

469

884

0.1-0.3

224

1 538

2 998

0.3-1

587

2 986

4 729

1-2

318

1 665

1 563

>2

3 667

2 060

1 107

Dans certains villages de Russie, les doses moyennes ont été supérieures à 1 Gy et les doses individuelles ont dépassé 10 Gy.

On ne dispose que d'informations limitées sur les doses délivrées à la thyroïde in utero. Selon les estimations contenues dans une étude portant sur 250 enfants nés entre les mois de mai 1986 et de février 1987 au Bélarus, les doses à la thyroïde ont pu atteindre 4,3 Gy, 135 enfants ayant été exposés à moins de 0,3 Gy, 95 enfants, à des doses comprises entre 0,3 et 1 Gy et 20 enfants, à des doses supérieures à 1 Gy (Ig99).

L'évaluation des réponses aux questionnaires sur les taux de consommation de denrées alimentaires pendant la période mai/juin 1986 et les mesures de la contamination des denrées ont montré que 131I présent dans le lait constituait la principale source d'exposition de la thyroïde pour la population résidant dans les zones contaminées. Cependant, dans des cas particuliers, la consommation de légumes frais a notablement contribué à la radioexposition.

Doses à l'organisme entier

Deux principales voies d'exposition ont contribué aux doses à l'organisme entier reçues par la population des zones contaminées, à savoir l'exposition par irradiation externe provenant des radionucléides déposés (Iv95) et l'incorporation de césium radioactif contenu dans les denrées alimentaires.

La radioexposition externe est directement liée à l'activité surfacique des radionucléides et est influencée par les débits de dose gamma dans l'air sur les lieux d'occupation. Il apparaît que ce sont les forestiers et d'autres travailleurs habitant dans des maisons à charpente de bois qui ont reçu les doses les plus élevées

Les zones les plus fortement contaminées sont pour la plupart rurales et une grande partie de l'alimentation est produite au plan local. C'est pourquoi, l'absorption de césium par les plantes à partir du sol contribue de façon déterminante à la radioexposition interne. Ces régions se caractérisent par des facteurs de transfert extraordinairement élevés, notamment la région de Rovno en Ukraine, où même une contamination modérée des sols a conduit à de fortes doses. Selon un classement par ordre décroissant d'importance des facteurs de transfert, les régions qui viennent ensuite sont celles comportant des sols tourbeux, des sols de forêt stériles et acides de type sablonneux et glaiseux et du tchernoziom, qui est une terre noire riche

Pendant les premières années suivant l'accident, l'absorption de césium a été presque partout principalement imputable à la consommation de lait produit au plan local (Ho94). Plus tard, toutefois, les champignons ont commencé à contribuer de façon notable, dans de nombreux lieux d'habitation, à l'incorporation de césium pour deux raisons. En premier lieu, la contamination du lait a diminué avec le temps, alors que la contamination des champignons est demeurée relativement constante. En second lieu, par suite d'une évolution des conditions économiques dans les trois républiques, les gens cueillent à nouveau davantage de champignons que pendant les premières années suivant l'accident.

On estime désormais que, dans le cas des populations urbaines et rurales des trois républiques, les doses normalisées sur toute la durée de vie sont comprises entre 42 et 88 mSv par kBq.m-2 de 137Cs, dont 60 % sont reçus pendant les dix premières années. Ces valeurs sont inférieures aux premières estimations car elles sont plus réalistes et tiennent compte, notamment, de la migration verticale du césium dans les sols. Au cours des dix premières années suivant l'accident, les doses efficaces moyennes dans ces régions étaient comprises entre 5 mSv dans les zones urbaines de la Russie et 11 mSv dans les zones rurales de l'Ukraine. La variabilité de la distribution des doses pourrait être représentée par une distribution log-normale avec un écart-type géométrique de 1,54. Les mesures de décontamination n'ont eu qu'une incidence limitée sur les personnes du public. On s'attendait à ce que la fraction de la dose qui pourrait être évitée dans le cas de l'ensemble de la population soit inférieure à 15 % et que cette fraction ne soit que de 35 % dans le cas des enfants des écoles. La dose collective totale évitée grâce aux procédures de décontamination a été évaluée à 1 500 mSv pour les quatre premières années.

Les tableaux 9 et 10 font apparaître la distribution de la dose collective provenant de l'irradiation externe par région et intervalle de dose.

Tableau 9. Estimation de la dose efficace collective reçue par les populations des zones contaminées (1986-1995) compte non tenu de la dose à la thyroïde

Région

Population

Dose efficace collective (personnes-Gy)

Radio-exposition externe

Radio-exposition interne

Radio-exposition totale

Bélarus

1 880 612

9 636

5 504

15 140

Fédération de Russie

1 983 000

8 450

4 990

13 440

Ukraine

1 296 000

6 100

7 860

13 960

Total

5 159 600

24 186

18 354

42 540

Tableau 10. Distribution des doses efficaces totales estimées reçues par les populations des zones contaminées (1986-1995) compte non tenu de la dose à la thyroïde

 

Nombre de personnes

Intervalle de dose (mGy)

Bélarus

Fédération de Russie

Ukraine

<1

133 053

155 301

-

1-5

1163 490

1 253 130

330 900

5-20

439 620

474 176

807 900

20-50

113 789

82 876

148 700

50-100

25 065

14 580

7 700

100-200

5 105

2 979

400

>200

790

333

-

Le Tableau 11 récapitule une estimation des doses à l'organisme entier reçues par les habitants des zones les plus fortement contaminées. En moyenne, c'est l'irradiation externe qui a, de loin, le plus contribué à la radioexposition totale de la population (Er94). Cependant, les doses les plus élevées reçues par des individus sont imputables à la consommation de denrées provenant des zones caractérisées par un taux élevé de transfert de radionucléides.

La dose efficace collective totale reçue pendant les dix premières années suivant l'accident par les 5,2 millions de personnes environ vivant dans les zones contaminées du Bélarus, de la Fédération de Russie et de l'Ukraine est évaluée à 24 200 personnes-Sv. En d'autres termes, étant donné que dix ans représentent 60 % de la valeur totale, la dose collective par irradiation externe sur toute la durée de vie serait de 40 300 personnes-Sv (UN00).

Les doses par irradiation interne ont été estimées à 5 500 personnes-Sv pour le Bélarus, à 5 000 personnes-Sv pour la Fédération de Russie et à 7 900 personnes-Sv pour l'Ukraine. Etant donné que dix ans représentent 90 % de la valeur totale, la dose collective par irradiation interne sur toute la durée de vie pour les habitants des trois républiques serait de 20 400 personnes-Sv au total, ce qui correspond à une dose efficace individuelle moyenne, sur toute la durée de vie, de 3,9 mSv (UN00).

Tableau 11. Distribution des doses par irradiation externe et des doses totales à l'organisme entier reçues pendant la période 1986-89 par les habitants des zones contaminées (activité surfacique de 137Cs >555 kBq/m2) (Ba94)

Dose à l'organisme entier (mSv)

Radioexposition externe

Radioexposition totale

 

Nombre de personnes

Dose collective (personnes-Sv)

Nombre de personnes

Dose collective (personnes-Sv)

5-20

20-50

50-100

100-150

150-200

>200

132 000

111 000

24 000

2 800

530

120

1 700

3 500

1 600

330

88

26

88 000

132 000

44 000

6 900

1 500

670

1 200

4 200

3 000

820

250

160

Total

270 000

7 300

273 000

9 700

Les doses collectives totales à la thyroïde au Bélarus, dans la Fédération de Russie et en Ukraine ont été évaluées respectivement à 550 000, 250 000 et 740 000 personnes-Gy.

La valeur totale d'environ 60 700 personnes-Sv pour les doses par irradiation externe et interne correspond à une dose efficace individuelle moyenne, sur toute la durée de vie, de 12 mSv, compte non tenu de la dose collective à la thyroïde reçue au cours de la première année. Celle-ci est estimée à 1 500 000 personnes-Gy au total pour les trois pays.

Populations à l'extérieur de l'ex-URSS

Même si les rejets de matières radioactives au cours de l'accident de Tchernobyl ont principalement touché les populations du Bélarus, de la Russie et de l'Ukraine, les matières rejetées ont continué à se disperser à travers l'atmosphère et des radionucléides volatils d'importance primordiale (131I and 137Cs) ont été détectés dans la plupart des pays de l'hémisphère nord. Cependant, les doses reçues par la population ont été, dans la plupart des lieux, bien inférieures à celles relevées dans les zones contaminées de l'ex-URSS ; elles reflétaient les niveaux de dépôt de 137Cs and étaient plus élevées dans les zones où le passage du nuage radioactif a coïncidé avec des précipitations. Dans l'ensemble toutefois, et hormis quelques exceptions notables, les doses ont diminué parallèlement à la distance par rapport au réacteur (Ne87).

Au cours des toutes premières semaines suivant l'accident, c'est 131I qui a apporté la principale contribution à la dose, par ingestion de lait (Ma91). Les doses à la thyroïde chez le nourrisson étaient en général comprises entre 1 et 20 mGy en Europe, entre 0,1 et 5 mGy en Asie et étaient de l'ordre de 0,1 mGy en Amérique du Nord. Les doses à la thyroïde chez l'adulte étaient inférieures d'un facteur 5 environ (UN88).

Par la suite, 134Cs et 137Cs ont été à l'origine de la plus grande partie de la dose par irradiation tant externe qu'interne (Ma89). Les doses à l'organisme entier reçues pendant la première année suivant l'accident étaient généralement comprises entre 0,05 et 0,5 mGy en Europe, entre 0,005 et 0,1 mGy en Asie et étaient de l'ordre de 0,001 mGy en Amérique du Nord. Les doses totales à l'organisme entier présumées s'accumuler pendant la durée de vie des individus sont, selon les estimations, trois fois supérieures aux doses reçues au cours de la première année (UN88).

En résumé

Un grand nombre de personnes ont reçu des doses importantes du fait de l'accident de Tchernobyl :

* Nous sommes particulièrement reconnaissants à M. André Bouville, de l'Institut national de cancer des Etats-Unis, d'avoir bien voulu vérifier les faits consignés dans ce chapitre.

 

Chapitre suivant : Incidences sur la santé

Home - About NEA- Publications -Work Areas -Data Bank - About this site - What's New

© 2008 Organisation for Economic Co-operation and Development