Tchernobyl: Évaluation des incidences radiologiques et sanitaires
Mise à jour 2002 de Tchernobyl : Dix ans déjà

Chapitre V
Incidences sur la santé

Conclusions
(Les conclusions apparaîtront dans une nouvelle fenêtre)

Lorsque les rayonnements ionisants traversent l'organisme, ils agissent sur les tissus, transférant de l'énergie aux cellules et autres éléments constitutifs par ionisation de leurs atomes. Ce phénomène a été étudié très à fond dans le matériel génétique critique, l'ADN, qui contrôle les fonctions des cellules. Si les dommages causés à l'ADN sont légers et que la progression du dommage n'est pas rapide, c'est-à-dire que le débit de dose est faible, la cellule peut être en mesure de réparer la plupart de ces dommages. Si les dommages sont irréparables et suffisamment graves pour interférer avec la fonction cellulaire, la cellule risque de mourir, soit immédiatement, soit après plusieurs divisions.

À de faibles doses, les mécanismes normaux qui régulent la régénération cellulaire permettent de remédier à la mort des cellules. Cependant, à des doses et débits de dose élevés, la réparation et la régénération peuvent ne pas être suffisantes, de sorte qu'un grand nombre de cellules risquent d'être détruites et la fonction de l'organe peut s'en trouver altérée. Cette mort rapide et irrémédiable des cellules à de fortes doses entraîne des effets nocifs précoces des rayonnements qui se manifestent dans les jours ou semaines suivant l'exposition et sont connus sous le terme « d'effets déterministes  ». Ces effets déterministes peuvent constituer une menace pour la vie à court terme si la dose est suffisamment élevée et ils ont été à l'origine de la plupart des décès précoces lors de l'accident de Tchernobyl.

Les doses et débits de dose plus faibles ne produisent pas ces effets précoces aigus car les mécanismes de réparation cellulaire existants sont aptes à compenser les dommages. Cependant, cette réparation peut être incomplète ou défectueuse, auquel cas la cellule risque d'être altérée au point de devenir cancéreuse, peut-être plusieurs années plus tard, ou sa transformation risque d'entraîner des défauts génétiquement transmissibles à long terme. Ces effets tardifs, l'induction du cancer et les défauts héréditaires sont connus sous le terme  »d'effets stochastiques  »; pour ces effets, c'est la fréquence, et non la gravité, qui dépend de la dose. En outre, ils ne sont pas propres aux rayonnements et ne peuvent donc être directement imputés à une radio-exposition donnée.

Pour cette raison, il n'est pas possible de mesurer les effets de faibles doses sur l'homme, aussi les prévisions de risque relatives aux incidences futures sur la santé d'une exposition à une faible dose de rayonnements ionisants doivent-elles être établies par extrapolation à partir des effets mesurés de doses élevées. Il est admis qu'aucune dose de rayonnement ionisant n'est potentiellement inoffensive et que la fréquence des effets stochastiques à de faibles doses est proportionnelle à celle intervenant à des doses élevées. Cette hypothèse prudente a été adoptée pour faciliter la planification des dispositions en matière de radioprotection lorsqu'il est envisagé d'introduire des pratiques mettant en jeu des rayonnements ionisants. La CIPR a évalué à 5 % par sievert le risque de cancer mortel pour la population du fait de l'exposition de l'organisme entier (IC90).

Les incidences sanitaires de l'accident de Tchernobyl sont de deux ordres : les effets aigus (« effets déterministes  ») et les effets tardifs (« effets stochastiques  ») ; par ailleurs, des facteurs sociaux et psychologiques peuvent également influer sur la santé.

Effets sur la santé induits par les rayonnements

Effets aigus

Les effets déterministes aigus se sont tous produits parmi le personnel de la centrale ou parmi les personnes qui ont été appelées à lutter contre l'incendie et à participer aux premières opérations d'assainissement.

Deux décès ont été immédiatement associés à l'accident : une personne tuée par l'explosion et une autre atteinte de thrombose coronaire. Une troisième personne est décédée tôt le matin de l'accident par suite de brûlures thermiques. Vingt-huit autres personnes sont décédées ultérieurement dans les centres de traitement, ce qui porte à 31 le nombre total de personnes décédées au cours des premières semaines suivant l'accident (UN88).

Toutes les personnes présentant des symptômes d'une exposition due à leur présence sur le site ont été hospitalisées. Sur les 499 personnes au total admises pour observation, 237 souffraient, selon le premier diagnostic qui a été porté, d'un syndrome d'irradiation aiguë. La gravité et la rapidité de l'apparition de leurs symptômes dépendaient de la dose à laquelle elles avaient été soumises. Les signes et symptômes précoces du syndrome d'irradiation dû à de fortes doses se sont manifestés notamment sous la forme de diarrhées, de vomissements, de fièvre et d'érythème. Plus de 200 patients ont été placés dans des hôpitaux régionaux et des centres spécialisés au cours des 24 premières heures. Les patients ont été répartis en quatre catégories liées à la gravité du syndrome d'irradiation en fonction des symptômes et signes qu'ils présentaient et des estimations de doses. La numération différentielle des globules blancs a fait apparaître une réduction des lymphocytes en circulation (lymphocytopénie), qui a été le premier indice de la gravité de l'exposition et est apparu au cours des 24 à 36 premières heures dans le cas des personnes les plus gravement irradiées.

Aucune personne du public n'a reçu des doses à l'organisme entier qui soient suffisamment élevées pour induire un syndrome d'irradiation aiguë (IA86). Cette observation a été confirmée au Bélarus où, entre mai et juin 1986, 11 600 personnes ont fait l'objet d'examens qui n'ont révélé aucun cas de syndrome d'irradiation aiguë.

Dans le groupe des personnes atteintes du syndrome d'irradiation aiguë qui a été soumis à la plus forte exposition (6-16 Gy), la première réaction s'est généralement traduite par des vomissements, qui se sont produits dans les 15 à 30 minutes suivant l'exposition. Ces patients étaient très gravement malades, la fièvre et l'intoxication ainsi que les diarrhées et les vomissements constituant les principaux symptômes. Les muqueuses ont été gravement atteintes, devenant oedématiées, sèches et ulcérées, ce qui rendait la respiration et la déglutition extrêmement pénibles et difficiles. Des brûlures étendues d'origine thermique et dues aux rayons bêta sont souvent venues compliquer la maladie. Au cours des deux premières semaines, il y a eu une baisse impressionnante du nombre de globules blancs et de plaquettes, témoignant d'une très forte dose qui avait compromis la production de cellules sanguines dans la moelle osseuse, et les malades se trouvaient alors pratiquement dans l'impossibilité de lutter contre l'infection ou de conserver l'activité régénératrice naturelle du sang. Presque tous les malades ayant reçu des doses aussi élevées sont décédés (20 sur 21), malgré le traitement médical spécialisé intensif qui leur a été prodigué.

À de plus faibles expositions, les symptômes, signes et résultats de laboratoire étaient moins préoccupants. Les vomissements ont débuté plus tard, le nombre de plaquettes et de globules blancs n'a pas chuté aussi précipitamment, et la fièvre et la toxémie ont été moins marquées. Les brûlures cutanées dues aux rayons bêta ont constitué une complication majeure et les dommages causés aux muqueuses ont été difficiles à traiter, mais le taux de survie s'est nettement amélioré à des doses plus faibles, de sorte qu'aucun décès précoce n'a été relevé dans le groupe soumis à une exposition de moins de 1 à 2 Gy (voir tableau 12).

Tableau 12. Mesures radiologiques des personnes hospitalisées,
atteintes du syndrome d'irradiation aiguë

Nombre de patients
Dose estimée (Gy)
Nombre de décès

21

6-16

20

21

4-6

7

55

2-4

1

140

less than 2

0

Total: 237

 

28

Nombreux sont les traitements médicaux qui peuvent être entrepris en vue soigner le syndrome d'irradiation aiguë. Toutes ces procédures ont été appliquées avec plus ou moins de succès aux personnes hospitalisées. Parmi les traitements dispensés dans les hôpitaux à la suite de l'accident figurent la perfusion d'éléments constitutifs du sang, de fluides et d'électrolytes, les antibiotiques, les agents antifongiques, le traitement en chambre stérile et la transplantation de moelle osseuse.

La diminution de la fonction médullaire observée après l'accident a principalement fait l'objet d'un traitement de soutien. Des mesures d'hygiène particulières ont été prises ; les vêtements des patients ont été changés au moins deux fois par jour et des techniques aseptiques ont été utilisées. Des agents antifongiques ont été administrés après la deuxième semaine aux patients qui avaient reçu des doses supérieures à 2 Gy. Des antibiotiques et des gamma-globulines leur ont aussi été administrés.

La transplantation de moelle osseuse a été pratiquée sur treize patients considérés comme ayant subi des dommages irréversibles au niveau de la moelle osseuse à la suite de doses supérieures à 4 Gy. Tous ces patients, sauf deux, sont morts, certains avant même que la moelle transfusée ait eu une chance de  »prendre  »mais, chez d'autres, il n'y a pas eu de rejet à court terme. On en a conclu que, même après avoir été soumise à de très fortes doses d'irradiation, la moelle osseuse peut fort bien ne pas être complètement détruite et peut récupérer au moins une certain fonction à un stade ultérieur. C'est cette récupération qui peut conduire à un rejet ultérieur de la moelle transplantée par une réaction dite  »du greffon contre l'hôte  ». Les médecins chargés de traiter les victimes de l'accident sont parvenus à la conclusion que la transplantation de moelle osseuse devrait jouer un rôle très limité dans le traitement.

Les brûlures, aussi bien d'origine thermique que dues aux rayons bêta, ont été traitées par excision chirurgicale du tissu qui n'était plus viable. Toute perte de liquides et d'électrolytes a été compensée par une alimentation par voie parentérale utilisée pour traiter le syndrome gastro-intestinal, qui constitue l'une des principales caractéristiques du syndrome d'irradiation aiguë. Le syndrome oropharyngien de destruction des muqueuses, les oedèmes et l'absence de lubrification provenant des dommages causés par les rayonnements à la muqueuse de la bouche et du pharynx ont été extrêmement difficiles à traiter et ont gravement altéré la déglutition et la respiration.

Sur le plan de l'organisation, le traitement de très nombreux grands malades a aussi soulevé des problèmes importants. Des soins infirmiers intensifs et une surveillance soutenue ont dû être assurés 24 heures sur 24 dans de petites unités. Il a fallu initier le personnel à de nouvelles techniques de soins et de traitement des patients et examiner un grand nombre d'échantillons de diagnostic. Les dispositions logistiques requises pour la prise en charge médicale devaient être bien établies avant qu'un programme thérapeutique puisse être mené de façon efficace.

De 1987 à 1998, il y a eu onze décès parmi les survivants dont le syndrome d'irradiation aiguë avait été confirmé et qui avaient reçu des doses comprises entre 1,3 et 5,2 Gy. On a observé trois cas de maladie coronaire, deux cas de syndrome de myélodysplasie, deux cas de cirrhose du foie, ainsi qu'un décès par gangrène pulmonaire, un par tuberculose pulmonaire et un par embolie graisseuse. Un patient présentant un syndrome de degré II est mort en 1988 d'une leucémie myéloïde aiguë.

Des brûlures cutanées dues aux rayonnements ont été observées chez 56 patients. Les principales causes d'invalidité permanente chez les personnes ayant survécu au syndrome d'irradiation aiguë sont la cicatrisation et l'ulcération consécutives aux cataractes.

Les fonctions sexuelles et la fertilité ont été étudiées jusqu'en 1996 chez les personnes ayant survécu au syndrome d'irradiation aiguë. Les troubles sexuels fonctionnels dominaient le tableau, cependant que quatorze enfants normaux sont nés dans des familles ayant survécu au syndrome d'irradiation aiguë, au cours des cinq premières années.

Les patients atteints d'un syndrome d'irradiation aiguë de degré III ou IV accusaient une grave perte des défenses immunitaires. Toutefois, ces anomalies ne sont pas nécessairement liées à un déficit immunitaire cliniquement manifeste.

Effets tardifs

De nombreux rapports ont fait état d'une augmentation de la fréquence de certaines maladies à la suite de l'accident de Tchernobyl. En fait, l'accident a, selon les connaissances actuelles, accru la fréquence des cancers de la thyroïde. En outre, il a eu des conséquences sociales et psychologiques négatives. En ce qui concerne les autres affections, la communauté scientifique n'a jusqu'ici pas pu les rattacher aux effets des rayonnements ionisants. Cependant, de grands projets de recherche ont été menés et sont en cours en vue d'approfondir la question. C'est ainsi que l'OMS (WH95) a lancé le Programme international sur les effets sanitaires de l'accident de Tchernobyl (IPHECA). Ce programme était initialement axé sur des projets pilotes concernant la leucémie, les affections thyroïdiennes, l'hygiène bucco-dentaire au Bélarus, la santé mentale chez les enfants irradiés avant la naissance et l'établissement de registres épidémio-logiques. La phase pilote s'est achevée en 1994 et, compte tenu des résultats obtenus, des efforts sont actuellement déployés en vue d'élaborer des programmes permanents à long terme portant sur les affections thyroïdiennes, l'état de santé des travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale à la suite de l'accident, la reconstitution des doses et les orientations à donner au public en cas d'accident. Il y a lieu de penser que ces nouveaux projets fourniront des enseignements complémentaires au sujet de tout effet futur sur la santé.

Une estimation (An88) du nombre total de cancers pendant la durée de vie susceptibles d'être observés en Europe par suite de l'accident a laissé entrevoir une augmentation de 0,01 % environ par rapport à leur fréquence naturelle. Selon une autre évaluation, l'augmentation de la fréquence des cancers serait de 0,004 % dans l'hémisphère nord, soit un plus faible pourcentage de progression dû probablement au fait que l'importante population de tout l'hémisphère nord a été prise en compte (Pa89). Ces prévisions sont remarquablement analogues et corroborent la thèse selon laquelle les doses moyennes reçues par la population de l'hémisphère nord ont été si faibles que seules des augmentations de la fréquence des cancers de l'ordre de quelques fractions de pour cent sont prévisibles dans cette population (Pe88, Re87). De grandes parties de l'hémisphère nord, telles que l'Amérique du Nord (Hu88, Br88), l'Asie et la Sibérie, n'ont pas été contaminées de façon importante et les doses ont été sans conséquence. C'est pourquoi, les sections suivantes traitent essentiellement des effets tardifs sur la santé de la population des régions contaminées de l'ex-URSS.

Dans le cadre du Projet international de Tchernobyl organisé par l'AIEA (IA91), des études sur le terrain ont été entreprises pendant le second semestre de 1990 sur les résidants permanents des zones rurales où la contamination en surface par le césium était supérieure à 555 kBq/m2 et sur des colonies témoins de 2 000 à 50 000 personnes, au moyen d'un plan d'étude par comparaison de tranches d'âge. Sept colonies contaminées et six colonies témoins ont été retenues par l'équipe médicale du Projet de Tchernobyl. Comme il était impossible d'examiner toutes les personnes, des échantillons représentatifs ont été prélevés dans diverses tranches d'âge. Au total, 1 356 personnes ont été examinées, le but étant d'en examiner environ 250 provenant de chacune des principales colonies. Trois équipes médicales ont chacune passé deux semaines à effectuer des examens médicaux afin de fournir les données nécessaires à ces évaluations.

Ces examens médicaux très exhaustifs ont abouti à la conclusion générale qu'aucune anomalie sur le plan de la santé ne pouvait être attribuée à l'exposition aux rayonnements, mais qu'il existait néanmoins d'importants troubles de la santé non liés au rayonnements qui étaient analogues dans les colonies contaminées et témoins. L'accident avait eu des conséquences sociales et psychologiques négatives notables, qui ont été aggravées par les changements socio-économiques et politiques que connaissait alors l'URSS. Les données officielles communiquées aux équipes médicales étaient incomplètes et difficiles à évaluer ; en outre, elles n'étaient pas suffisamment détaillées pour exclure ou confirmer l'éventualité d'une augmentation de la fréquence de certains types de tumeurs. À ce sujet, il a été suggéré en 1991 que la fréquence des cancers en Ukraine n'accusait pas d'augmentation importante, même dans les zones les plus contaminées (Pr91).

Le rapport sur le Projet international de Tchernobyl (IA91) laissait entendre que les doses élevées à la thyroïde relevées chez certains enfants pourraient provoquer à l'avenir une augmentation statistiquement détectable de la fréquence des tumeurs thyroïdiennes. L'équipe chargée du Projet de Tchernobyl est arrivée finalement à la conclusion que, compte tenu des doses évaluées par ses soins et des estimations des risques liés aux rayonnements qui sont couramment admises, il serait difficile, voire impossible, de discerner les augmentations futures par rapport à la fréquence naturelle des cancers ou des tares héréditaires, même à l'aide d'études épidémiologiques à long terme, de vaste portée et bien conçues. Cependant, il ne faut pas oublier que cette enquête sur la santé a été effectuée quatre ans après l'accident, avant que toute augmentation de la fréquence des cancers puisse être anticipée, et qu'elle reflète l'état des personnes examinées durant quelques mois en 1990. La taille de l'échantillon a également été critiquée, car trop réduite.

Néanmoins, les estimations de doses généralement admises montrent qu'à l'exception des affections thyroïdiennes, il est improbable que l'exposition entraîne des effets discernables dus aux rayonnements dans l'ensemble de la population. Les nombreuses prévisions qui ont été faites quant aux incidences futures de l'accident sur la santé des populations montrent toutes que, indépendamment des affections thyroïdiennes, l'effet global sera faible par rapport à la fréquence naturelle et ne devrait donc pas être discernable (An88, Be87, Hu87, Mo87, De87, Be87).

Le cancer de la thyroïde

Dès la phase initiale de l'accident de Tchernobyl, il est apparu clairement que les isotopes radioactifs de l'iode étaient à l'origine de doses importantes à la thyroïde (I190), notamment chez les enfants, et les autorités soviétiques de l'époque n'ont ménagé aucun effort non seulement pour réduire les doses au minimum, mais également pour enregistrer aussi précisément que possible les doses à la thyroïde. Les résultats de ces mesures et les évaluations visant à reconstituer les doses ont montré que certains groupes de la population avaient reçu des doses à la thyroïde élevées et qu'une augmentation du nombre d'anomalies thyroïdiennes, y compris le cancer, risquait fort de se produire à l'avenir. Tel était particulièrement le cas pour les enfants dans les régions contaminées du Bélarus, de l'Ukraine du Nord et des régions de Briansk et de Kalouga dans la Fédération de Russie. Ces doses à la thyroïde n'étaient pas sans importance et, dès 1986, des experts soviétiques prévoyaient que la thyroïde serait l'organe cible le plus susceptible de témoigner des effets des rayonnements, notamment par une fréquence accrue des tumeurs bénignes et malignes.

On savait, d'après des études antérieures sur l'irradiation principalement externe de la thyroïde, qu'une progression des tumeurs thyroïdiennes se manifeste en général six à huit ans après l'irradiation et se poursuit pendant plus de vingt ans après l'exposition, en particulier chez les enfants. Par contre, il n'était pas prévu que des anomalies thyroïdiennes deviendraient déjà détectables quatre ans environ après l'accident. Parallèlement, il était couramment admis à l'époque que l'irradiation interne par l'iode radioactif était moins cancérigène que l'irradiation externe de la thyroïde. Deux études récentes ont fait apparaître un risque élevé de mortalité par cancer de la thyroïde à la suite d'un traitement au moyen de 131I administré à des adultes pour combattre l'hyperthyroïdie, résultat qui s'oppose à celui d'études antérieures (Ro98, Fr99). On estimait qu'au cours des 30 années suivantes la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant, définis comme ceux diagnostiqués entre 0 et 14 ans, pourrait augmenter d'environ 5 % et, chez l'adulte, d'environ 0,9 %. Comme on le verra, une augmentation notable a été détectée dans les régions les plus contaminées. Le nombre élevé de cas observés dans les cinq ans suivant l'accident a été surprenant car on avait pensé que le cancer de la thyroïde avait une période de latence d'au moins dix ans. Des efforts résolus ont été déployés en vue d'estimer les doses, d'enregistrer les données, d'entreprendre des examens médicaux et de suivre les cohortes d'individus déjà considérés comme étant les plus exposés à des risques.

En Ukraine, plus de 150 000 examens ont été effectués par des équipes dosimétriques spéciales et une estimation réaliste, selon laquelle la dose collective à la thyroïde serait de 64 000 personnes-Sv, a amené à prévoir 300 cas supplémentaires de cancer de la thyroïde (Li93a). Dans les régions contaminées de la Russie, à savoir Briansk, Toula et Orel, il était prévu qu'un nombre excédentaire de cancers de la thyroïde, évalué à 349 au total, se manifesterait dans une population de 4,3 millions d'habitants (Zv93), ce qui représente une augmentation de 3 à 6 % par rapport au taux d'apparition spontanée.

Un programme de surveillance de l'état de la thyroïde chez les enfants exposés au Bélarus a été lancé à Minsk en mai/juin 1986. Les doses les plus élevées avaient été reçues par les habitants évacués du district de Khoyniki dans la région de Gomel. Au cours de cette étude, on a constaté que le nombre de cancers de la thyroïde chez l'enfant était en augmentation dans certaines zones. En ce qui concerne le Bélarus dans son ensemble (WH90, Ka92, Wi94), la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant accuse une nette tendance à la hausse depuis 1990 (Pa94). On a également constaté que cette augmentation est limitée aux zones situées dans les régions de Gomel et de Brest, alors qu'aucune progression notable n'a été observée dans les zones de Moghilev, Minsk et Vitebsk, où la contamination par l'iode radioactif est jugée avoir été plus faible. Plus de 50 % de tous les cas viennent de la région de Gomel.

De 1978 à 1986, seuls cinq cas de cancer de la thyroïde chez des enfants (qui avaient moins de 15 ans le jour de l'accident) avaient été observés à Minsk, qui est le principal centre du Bélarus pour le diagnostic et le traitement de ce type de cancer (De94). De 1986 à 1989, trois à six cas de cancer de la thyroïde chez l'enfant ont été relevés chaque année au Bélarus. Ce nombre est brusquement passé à 31 en 1990, à 62 en 1991, puis à 87 en 1993. À la fin de 1998, le nombre total de cas avait atteint plus de 600 au Bélarus. Près de 50 % des cancers précoces de la thyroïde (1992) sont apparus chez des enfants qui avaient de un à quatre ans lors de l'accident. Parallèlement, 382 cas ont été diagnostiqués en Ukraine.

L'histologie des cancers a montré qu'il s'agissait dans pratiquement tous les cas de carcinomes papillaires (Ni94) et que ceux-ci étaient particulièrement agressifs, s'accompagnant souvent d'une invasion locale prédominante et de métastases à distance, généralement au niveau des poumons. De ce fait, le traitement de ces enfants a donné de moins bons résultats que prévu, qu'il ait été entrepris à Minsk ou dans des centres spécialisés en Europe. Des mesures de l'absorption au niveau de la thyroïde ont été effectuées au Bélarus sur environ 150 000 enfants à la suite de l'accident. D'autres données émanant d'Ukraine et de Russie témoignent d'une augmentation analogue, encore que moins prononcée, de la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant depuis 1987.

Cette augmentation de la fréquence au Bélarus a été confirmée par le rapport final d'un groupe d'experts de la CE (EC93), qui a été chargé en 1992 d'étudier l'augmentation signalée. Selon les estimations établies en 1992, la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant dans l'ensemble du Bélarus était de 2,77 pour 100 000, des informations plus récentes (UN00) portant toutefois ce chiffre à 3,9 pour 100 000 en 1992, alors qu'elle était de 11,2 et de 3,7 pour 100 000 respectivement dans les régions de Gomel et de Brest. Au Bélarus, on a observé que le nombre absolu de cancers de la thyroïde chez les enfants qui avaient de 0 à 4 ans au moment de l'accident était encore en augmentation en 1997, alors que le nombre de cancers parmi ceux qui avaient de 5 à 9 ans paraît diminuer après 1995 et demeurer stable pendant la période 1991-97 chez ceux qui avaient de 10 à 14 ans au moment de l'exposition (Ko99).

Il est assez délicat de comparer les chiffres cités par les autorités sanitaires de l'ex-URSS aux statistiques précédentes sur la fréquence de ce type de cancer car les activités antérieures de collecte de données n'étaient pas suffisamment rigoureuses. En outre, les nombres absolus peuvent différer d'un rapport à l'autre et l'échelle des âges prise en considération peut varier, allant de 0 à 14 ans, de 0 à 17 ans ou de 0 à 18 ans. Cependant, au Bélarus, tous les cas de cancer de la thyroïde chez l'enfant ont été confirmés depuis 1986 par un examen international de leur histologie et, en raison des critères plus stricts appliqués à la collecte de données, il est désormais possible de se fier à la précision et à l'exhaustivité de ces dernières. Une tentative a été faite, dans le rapport susmentionné de la CE (EC93), en vue d'examiner les estimations relatives à la fréquence. Les experts de la CE ont confirmé que la fréquence des cancers de la thyroïde chez les enfants (de 0 à 14 ans) avant l'accident au Bélarus (comprise entre 0 et 0,14/100 000/an) était analogue à celle relevée dans d'autres registres des cas de cancer, ce qui montre que la collecte de données a été correctement menée au Bélarus. Ils ont constaté que cette fréquence est brusquement passée à 3,9/100 000/an en 1991 et à 5,6/100 000/an en 1995 et 1997, soit une augmentation d'un facteur 40 environ.

Il ressort des chiffres les plus récemment publiés que les taux d'apparition du cancer de la thyroïde chez l'enfant (Sr95) sont incon-testablement en augmentation, comme le montre le tableau 13. Au moment où ce rapport a été rédigé, trois des 1036 enfants pris en compte dans le tableau 13 ci-dessous étaient décédés des suites de leur maladie.

Tableau 13. Le cancer de la thyroïde chez les enfants âgés de moins de 15 ans au moment du diagnostic : nombre de cas et taux d'apparition pour 100 000 enfants

 

86

87

88

89

90

91

92

93

94

95

96

97

98

Bélarus

3

0.2

4

0.3

6

0.4

5

0.3

31

1.9

62

3.9

62

3.9

87

5.5

77

5.1

82

5.6

67

4.8

73

5.6

48

3.9

Fédération de Russie

-

1

0.3

-

-

1

0.3

1

0.3

3

0.9

1

0.3

6

2.8

7

2.5

2

0.6

5

2.2

-

Ukraine

8

0.2

7

0.1

8

0.1

11

0.1

26

0.2

22

0.2

49

0.5

44

0.4

44

0.4

47

0.5

56

0.6

36

0.4

44

0.5

Total

11

12

14

16

58

85

114

132

127

136

125

114

92

Lorsque cette augmentation a été signalée pour la première fois, on a très rapidement fait valoir (Be92) que tout programme de surveillance médicale entraînerait une augmentation apparente de la fréquence en révélant des maladies occultes et en corrigeant des diagnostics erronés. Bien que ce facteur puisse expliquer en partie cette fréquence accrue (Ro92), il ne saurait en être la cause unique, étant donné l'importance de la progression et le fait que bon nombre des enfants témoignaient, non pas d'une maladie occulte, mais de signes cliniques d'atteinte thyroïdienne et/ou de métastase. Les seuls examens par ultrasons n'ont permis en fait de découvrir que 12 % des cancers de la thyroïde chez l'enfant au Bélarus (WH95). En outre, l'examen ultérieur par coupes sériées de la thyroïde chez des personnes autopsiées au Bélarus a confirmé que le nombre de cancers occultes de la thyroïde est analogue à celui relevé dans d'autres études (Fu93) et n'a révélé aucune des caractéristiques agressives observées dans les cancers diagnostiqués chez des enfants alors qu'ils étaient vivants (Fu92).

On peut en conclure qu'il y a une augmentation réelle et importante de la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant au Bélarus et en Ukraine, qui est susceptible d'être rattachée à l'accident de Tchernobyl. C'est ce que laissent penser certaines caractéristiques de la maladie, qui diffèrent quelque peu de celles observées en cas d'apparition dite naturelle, ainsi que sa répartition temporelle et géographique.

En ce qui concerne les autres affections thyroïdiennes, les examens par ultrasons n'ont permis de déceler aucune différence dans la fréquence en pourcentage des kystes, nodules ou thyroïdes auto-immunes entre les zones contaminées et non contaminées en Russie (Ts94). À la suite de l'accident, les enfants résidant dans les régions contaminées de l'Ukraine ont présenté une augmentation transitoire, en fonction de la dose reçue, du niveau de thyroxine sérique, sans thyrotoxicose clinique manifeste, lequel est revenu à la normale dans les 12 à 18 mois (Ni94). L'augmentation était particulièrement marquée chez les enfants les plus jeunes. Ce phénomène ne saurait être considéré comme un effet nuisible sur la santé car aucune anomalie ne s'est révélée permanente. Cependant, il laisse peut-être présager une affection thyroïdienne future, notamment lorsqu'il peut être associé à une légère déficience en iode du régime alimentaire local, et montre de toute façon la nécessité d'une surveillance continue.

Cette fréquence accrue ne se limitait pas aux enfants car un nombre plus élevé de cas a été enregistré parmi les adultes au Bélarus et en Ukraine (WH94). Dans un rapport plus récent (Iv99), 3 082 cas de cancer le la thyroïde chez des personnes qui avaient moins de 60 ans au moment du diagnostic ont été relevés dans la Fédération de Russie entre 1982 et 1996 dans les quatre régions les plus contaminées. Parmi les enfants qui avaient de 0 à 17 ans lors de l'accident, 178 cas ont été décelés. Ce même rapport montre qu'avant l'accident la fréquence du cancer chez les femmes résidant dans ces zones contaminées était inférieure à la fréquence nationale relevée dans la Fédération de Russie pendant la période 1982-1986 mais qu'elle a augmenté.

Pendant la période de douze ans qui a suivi l'accident de Tchernobyl, on a compté au Bélarus 4 057 cas de carcinome de la thyroïde de plus que pendant la même laps de temps avant l'accident. De 1974 à 1985, des carcinomes de la thyroïde sont apparus chez 1 392 patients mais, de 1986 à juillet 1998, 5 449 cas nouveaux ont été diagnostiqués (De99). L'indice standard a atteint 7,9 pour 100 000 chez les personnes de plus de 18 ans et 3 à 4 pour 100 000 chez les enfants. Les carcinomes de la thyroïde ont principalement été diagnostiqués chez des enfants nés avant l'accident. Une fois que la totalité de 131I s'est désintégrée, des carcinomes spontanés n'ont été diagnostiqués que chez six enfant nés en 1987 et 1988. Depuis 1996, le nombre d'enfants malades diminue progressivement, alors que la fréquence des carcinomes continue à augmenter chez les adultes. Il y a lieu de s'attendre, au cours de la deuxième décennie suivant l'accident, à une fréquence maximale dans le cas des jeunes gens qui avaient de 15 à 34 ans au moment de l'accident. S'agissant des enfants et des adolescents (qui avaient de 0 à 18 ans lors de l'accident de Tchernobyl), on observe, parmi les cancers de la thyroïde, une mortalité de 0,7 % (période d'observation : 1986-2001) (Ke01).

Il ressort d'une analyse des cancers de la thyroïde chez des enfants et adolescents résidant en Ukraine (qui avaient de 0 à 18 ans au moment de l'intervention) que, pendant la période 1986-1997, 577 cas ont été recensés (Tr99). Parmi 358 cas chez des enfants (qui avaient de 0 à 14 ans au moment de l'intervention), la fréquence pour 100 000 enfants dans l'ensemble de l'Ukraine est passée de 0,05 avant l'accident à 0,11 en 1986-1990, à 0,39 en 1991-1995 et à 0,44 en 1996-1997. Cette augmentation de la fréquence s'observe principalement chez les enfants qui avaient de 0 à 5 ans en 1986.

Jacob et coll. ont fait état d'une corrélation entre la dose collective et la fréquence des cancers de la thyroïde dans 5 821 zones d'implantation situées dans les trois républiques pendant la période 1991-1995. En prenant comme référence la moitié méridionale de l'Ukraine, ces auteurs ont constaté que l'excès de risque de cancer de la thyroïde évoluait selon une trajectoire linéaire dans l'intervalle de dose compris entre 0,07 Gy et 1,2 Gy. En ce qui concerne la tranche d'âge de 0 à 18 ans, Jacob et coll. obtiennent un excès de risque absolu de 2,1 pour 104 personnes-an Gy (Ja98). Dans cette étude, les auteurs n'ont pas relevé de dépendance de l'excès de risque absolu à l'égard de l'âge (au moment de l'exposition) pour la cohorte des naissances intervenues pendant la période 1968-1985 (Ja99), contrairement au rapport de Trosko (Tr99) et aux observations japonaises dans le cadre du projet de Sasakawa au Bélarus (Sh98). Dans une autre étude, Ivanov et coll. (Iv99) ont donné, pour l'excès de risque absolu chez les enfants et les adolescents, des valeurs comparables à celles décrites par Jacob et coll., soit 2,21 pour 104 personnes-an Gy dans le cas des filles et 1,62 dans celui des garçons ; ils ont également décrit une relation linéaire dose-risque mais ont observé une dépendance du risque à l'égard de l'âge au moment de l'exposition, ce risque étant 14 fois plus élevé que chez l'adulte pour les enfants de 0 à 4 ans et 2,3 fois plus élevé que chez l'adulte pour les enfants et les adolescents.

La nature radiogénique de ces tumeurs thyroïdiennes est corroborée par leur relation avec la dose à laquelle la thyroïde est exposée, par les variations cliniques et morphologiques, par l'agressivité des cancers et par les études géostatistiques (Bl97), et ce, malgré la multiplication des examens aux ultrasons qui peut expliquer une partie de l'augmentation du nombre de cas observés. Cependant, il subsiste certaines incertitudes, telles que le déficit en iode et la prédisposition génétique, ainsi que le rôle de 131I. Par exemple, il a été suggéré que la distribution géographique des cas de cancer de la thyroïde correspond mieux à la distribution des radioisotopes à courte période (132I, 133I et 135I) qu'à celle de 131I (Av95).

Tableau 14. Le cancer de la thyroïde et le risque y afférent chez les enfants âgés de 0 à 18 ans au moment de l'accident de Tchernobyl pendant la période 1991-1995 dans trois villes et 2 729 zones d'implantation au Bélarus et dans la Fédération de Russie

Dose à la thyroïde

Nombre de personnes-an exposées à un risque

Nombre de cas observés

Nombre de cas prévusa

Excès de risque absolub

(104 personnes-an Gy)-1

0-0.1 (0.05)

0.1-0.5 (0.21)

0.5-1.0 (0.68)

1.0-2.0 (1.4)

>2.0 (3.0)

1 756 000

1 398 000

386 000

158 000

56 000

38

65

52

50

38

16

13

3.6

1.5

0.5

2.6 (0.5-6.7)

1.9 (0.8-4.1)

2.0 (0.9-4.2)

2.3 (1.1-4.9)

2.4 (1.1-5.1)

a) On a calculé ce chiffre en multipliant par trois la fréquence propre à l'âge observée au Bélarus pendant la période 1983-1987.

b) Les chiffres entre parenthèses correspondent à des intervalles de confiance de 95%.

Dans les six régions les plus contaminées de la Fédération de Russie, la fréquence des cancers de la thyroïde a augmenté au fil du temps chez les adultes. Cette fréquence était, chez les femmes, de 11 pour 100 000 dans ces régions contre 4 pour 100 000 dans l'ensemble de la Fédération de Russie et, chez les hommes, de 1,7 contre 1,1 pour 100 000.

Dans une étude sur les travailleurs lituaniens chargés d'assurer le retour à la normale, trois cancers de la thyroïde ont été détectés. Ces travailleurs ne présentaient aucune différence notable par rapport à la population mâle de la Lituanie et aucune relation n'a pu être établie avec le niveau de dose d'irradiation ou la durée du séjour dans la région de Tchernobyl. En Europe, où plusieurs études ont été effectuées, aucune augmentation de la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant n'a été observée.

Il ressort de la plupart des estimations que les incidences globales sur la santé imputables à ces troubles thyroïdiens seront extrêmement faibles et non détectables lorsqu'on établira une moyenne sur la population susceptible d'être exposée à des risques. Ce point de vue est largement adopté par les spécialistes de l'évaluation des risques qui ont examiné les effets potentiels de l'accident.

Autres effets tardifs

Selon les données figurant dans le Registre national russe de dosimétrie médicale (RNMDR), la fréquence de tous les types de maladies a augmenté de 1989 à 1992 (Iv94). Ces données font aussi apparaître une progression des affections malignes qui pourrait être due à une meilleure surveillance et/ou à l'exposition aux rayonnements. Le taux brut de mortalité des « liquidateurs  »imputable à toutes les causes dans la Fédération de Russie est passé de 5 pour 1 000 en 1991 à 7 pour 1 000 in 1992. Le taux brut de décès par cancer des voies respiratoires aurait sensiblement augmenté entre 1990 et 1991 et, pour tous les néoplasmes malins, entre 1991 and 1992. L'influence de la consom-mation de tabac sur ces données n'apparaît pas clairement et, afin de confirmer la validité générale de ces résultats, il conviendra de poursuivre la surveillance, notamment si le taux brut de décès accuse de nettes variations selon les régions et que les taux de mortalité par cancer du poumon, du sein et de l'intestin augmentent dans la population de la Fédération de Russie.

Les données dosimétriques contenues dans le RNMDR (Iv94) laissent prévoir un nombre excédentaire de 670 décès par cancer dans les groupes exposés recensés par le Registre. Ce nombre devrait atteindre son maximum dans environ 25 ans et représente de l'ordre de 3,4 % du nombre prévu de décès par cancer dû à d'autres causes. Les données consignées dans les autres registres nationaux de dosimétrie ne sont pas aisément accessibles par la voie des publications.

Compte tenu des problèmes liés aux données figurant dans ces registres, notamment en ce qui concerne les estimations de doses, l'influence de certains facteurs prêtant à confusion comme la consommation de tabac, la difficulté d'assurer un suivi, la progression possible de certaines maladies dans la population, ainsi que du bref laps de temps écoulé depuis l'accident, il n'est pas possible, au stade actuel, de dégager des conclusions fermes de ces données. On peut seulement en déduire que ces groupes sont les plus exposés et que, si des effets des rayonnements venaient à être constatés, ils se produiraient dans certaines cohortes d'individus, couvertes par ces registres, qui nécessiteront une surveillance à long terme

Selon certaines prévisions, l'augmentation de la fréquence des effets génétiques dans les deux prochaines générations représenterait 0,015 % du taux d'apparition spontanée et la proportion excédentaire de survenue de toutes les formes de cancer pendant la durée de vie des personnes résidant dans les zones strictement contrôlées a été évaluée à 0,5 %, à condition que la limite de dose de 350 mSv sur toute la durée de vie ne soit pas dépassée (Il90).

La fréquence des leucémies chez l'enfant n'a pas varié au cours de la décennie qui a suivi l'accident. Aucune modification importante n'est inter-venue dans le taux d'apparition des leucémies et affections connexes observées dans les territoires contaminés (à raison de plus de 555 kBq/m2) et non contaminés des trois Etats (WH95). D'autres tentatives visant, par des études épidémiologiques, à établir un lien entre l'exposition aux rayonnements due à l'accident de Tchernobyl et la fréquence des leucémies et d'autres anomalies se sont révélées vaines. On ne dispose d'aucune preuve épidémiologique d'une progression des leucémies chez l'enfant aux alentours de Tchernobyl (Iv93, Iv 97), en Suède (Hj94, To96), en Allemagne (Mi97) ou dans le reste de l'Europe (Pa92, Wi94). Cependant, si le dernier rapport AEN/OCDE recommandait d'être prudent et d'attendre quelque temps avant de porter un jugement final, il convient de noter que, six ans plus tard, aucun risque accru de leucémie lié aux rayonnements ionisants n'a encore été décelé parmi les travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale. La probabilité d'observer une progression significative des leucémies diminue à mesure que le temps passe et les cinq prochaines années seront décisives à cet égard.

Autres études

Divers rapports (Pa93, Sc93, Se95, St93, Ve93) ont été publiés au sujet de la fréquence des aberrations chromosomiques chez les personnes exposées aussi bien dans les régions contaminées qu'en Europe. Si, selon certains d'entre eux, la progression a été faible, voire inexistante, selon d'autres, elles a été effective, ce qui reflète peut-être le large intervalle de variation des doses. Cependant, la fréquence des aberrations chromosomiques a tendance à revenir à la normale au fil du temps. D'autres études n'ont pas démontré l'existence de dommages aux chromosomes responsables de la genèse des lymphocytes (Br92).

D'après une étude réalisée en Allemagne de l'Est, les aberrations chromosomiques chez le foetus n'ont pas progressé de mai à décembre 1986. Il y a lieu de s'attendre à des aberrations chromosomiques dans toute population exposée et celles-ci devraient être considérées comme une preuve biologique de cette exposition, plutôt que comme un effet nuisible sur la santé.

Une autre étude effectuée en Allemagne laissant entrevoir un lien entre le syndrome de Down (trisomie 21) et l'accident de Tchernobyl a été vivement critiquée et ne peut être acceptée a priori, vu l'absence de contrôle des facteurs prêtant à confusion (Sp91) ; en outre, elle n'a pas été confirmée par des études de plus vaste portée (Li93). Une autre étude établie en Finlande (Ha92) n'a fait apparaître aucun lien entre la fréquence de la trisomie 21 et l'exposition aux rayonnements due à l'accident de Tchernobyl.

Dans un groupe d'enfants du Bélarus nés de mères exposées et qui avaient reçu des doses in utero comprises entre 8 et 21 mSv, on n'a observé aucune relation entre les tares à la naissance et le séjour dans des zones contaminées (La90). À l'heure actuelle, aucune tendance nette ne peut être dégagée des données concernant les anomalies à la naissance au Bélarus ou en Ukraine (Li93, Bo94). Une étude plus récente de Lazuk et coll. a fait apparaître une augmentation des tares et malformations à la naissance dans des zones contaminées (1997) mais aucune modification n'a pu être rattachée à l'exposition aux rayonnements ionisants car la même augmentation a été observée dans la ville de Minsk qui est utilisée comme zone témoin.

Deux études épidémiologiques effectuées en Norvège ont abouti à la conclusion qu'aucun changement global sérieux n'a été observé au niveau des taux d'avortements spontanés (Ir91) et qu'aucune tare à la naissance notoirement liée à l'exposition aux rayonnements n'a été décelée (Li92). En Autriche, la fréquence des tares à la naissance ou des taux d'avortements spontanés n'a accusé aucune variation notable susceptible d'être imputée à l'accident de Tchernobyl (Ha92a).

Un examen effectué par le Centre international de la recherche sur le cancer (CIRC) n'a fourni aucune preuve cohérente d'un effet physique préjudiciable de l'accident de Tchernobyl sur les anomalies congénitales ou les taux d'avortements spontanés (Li93, EG88). Aucune donnée fiable n'a montré l'existence d'un lien significatif entre les taux d'avortement spontanés ou les anomalies à la naissance, même dans les régions les plus contaminées, et, d'après les doses relevées, il n'y a pas lieu d'en prévoir.

Dans son dernier rapport (UN00) qui se fonde sur de nombreuses études, le Comité scientifique des Nations Unies pour l'étude des effets des rayon-nements ionisants (UNSCEAR) est parvenu à la conclusion suivante : laquo; aucune augmentation des tares à la naissance, des malformations congénitales, de la mortinatalité ou des naissances prématurées n'a pu être rattachée aux expositions aux rayonnements provoquées par l'accident  ».

Aucun lien entre les anomalies thyroïdiennes et l'activité de 137Cs présent dans l'organisme ou la contamination des sols n'a été observé chez 115 000 enfants dans le cadre du projet de coopération sanitaire et médicale de Sasakawa (Ya97).

Dans certains rapports, il a été suggéré que l'exposition aux rayonnements résultant de l'accident avait eu pour effet d'altérer les défenses immunitaires. Même si l'on sait que la suppression des défenses immunitaires en cas de doses élevées à l'organisme entier est inévitable et grave, il est vraisemblable qu'aux faibles doses reçues par la population toute altération détectée sera mineure et corrigée naturellement, sans qu'elle entraîne de conséquences sur le plan médical. Ces modifications mineures peuvent être révélatrices d'une exposition aux rayonnements mais leur caractère transitoire bénin n'est guère susceptible de causer des dommages permanents au système immunitaire. Les tests immunologiques d'exposition aux rayonnements n'en sont tous qu'à leur débuts mais certain tests, comme la production stimulée d'immunoglobuline par les lymphocytes, sont prometteurs en tant que moyen d'évaluer les doses inférieures à 1 Gy (De90).

Effets psychologiques et sociaux

L'un des effets les plus significatifs de l'accident de Tchernobyl a été la dégradation du tissu social dans les territoires touchés. Ce phénomène a, estime-t-on (UN02), contribué à une diminution générale du bien-être par suite d'une augmentation des incidences sur la santé qui sont liées à l'accident sans être toutefois nécessairement liées aux rayonnements. En d'autres termes, les effets non cancérigènes sur la santé qui sont présentement à l'étude semblent découler directement, non pas de l'irradiation, mais du stress (physique et psycho-logique) qui persiste depuis l'accident.

En outre, la gravité des effets psychologiques de l'accident de Tchernobyl paraît aussi être liée à la méfiance croissante du public à l'égard des institutions, des hommes politiques et du gouvernement, notamment dans le domaine de l'énergie nucléaire. Le scepticisme dont le public témoigne vis-à-vis du pouvoir est renforcé par la difficultés qu'il éprouve à comprendre les rayonnements et leurs effets, ainsi que par l'incapacité des experts de présenter les questions de façon compréhensible. Le public a l'impression qu'un risque invisible, échappant à la connaissance et vecteur de pollution, lui a été imposé par les autorités contre son gré, ce qui suscite un sentiment d'outrage.

Le sentiment d'outrage qu'éprouvent les personnes du public est amplifié par l'idée que leurs descendants actuels ou futurs seront également exposés à des risques du fait de cette pollution par les rayonnements. Cette attitude très répandue, qui ne se limitait pas à un seul pays, a régi dans une large mesure la réaction initiale du public en dehors de l'URSS. La méfiance du public a été aggravée par le fait que l'accident qui, d'après de qu'on lui avait dit, ne pouvait pas se produire, s'est assurément produit, et cela a créé un état d'anxiété et de stress chez les gens non seulement dans les zones contaminées mais aussi, à un moindre degré, dans l'ensemble du monde.

Bien que le stress et l'anxiété ne puissent être considérés comme des effets physiques nocifs directs de l'irradiation sur la santé, leur influence sur le bien-être des personnes qui ont été exposées, ou supposent qu'elles auraient pu l'être, risque fort d'avoir des répercussions importantes sur la population exposée. Plusieurs sondages d'opinion ont montré que l'intensité de l'anxiété et du stress dépend directement de la présence de contamination. Il importe également de rappeler que le stress induit par la contamination radiologique découlant de l'accident est venu s'ajouter à celui que la population a subi par suite du bouleversement des structures sociales locales imputable aux opérations massives d'évacuation et de relogement et en raison des grandes difficultés économiques et sociales provoquées par l'éclatement politique de l'URSS.

Ces effets non radiologiques liés à l'accident de Tchernobyl ont été étudiés sous leurs aspects les plus divers. Certains symptômes observés, tels que les maux de tête, la dépression, les troubles du sommeil, l'inaptitude à se concentrer et l'instabilité émotionnelle, ont été considérés comme étant liés aux conditions difficiles et aux événements traumatisants qui ont suivi l'accident (Le96, Le96a). On a comparé l'évolution psychologique de 138 enfants du Bélarus qui avaient été exposés in utero à celui de 122 enfants venant de zones non contaminées. Une corrélation a été décelée entre l'anxiété chez les parents et le stress émotionnel chez les enfants. Aucune des différences entre les deux groupes d'enfants n'a pu être rattachée aux rayonnements ionisants (Ko99).

On en a conclu que l'accident de Tchernobyl avait eu des incidences significatives à long terme sur le bien-être psychologique, la qualité de vie eu égard à la santé et la survenue de maladies dans les populations touchées. Cependant, aucune de ces constatations n'a pu être directement associée aux rayonnements ionisants (Ha97, UN00).

À l'intérieur de l'ex-URSS

À l'intérieur de l'URSS, des facteurs supplémentaires sont venus influencer la réaction du public. Il ne faut pas oublier que cet accident est survenu pendant la phase initiale de la  »glasnost  »et de la  »perestroïka  ». Au terme de près de soixante-dix ans de répression, l'homme de la rue en URSS commençait à exprimer ouvertement tout le mécontentement et toute l'amertume qu'il avait si longtemps nourris. La méfiance et la haine à l'égard de l'Etat et du régime communiste pouvaient, pour la première fois, s'exprimer sans trop de craintes de représailles. En outre, le nationalisme n'était pas réprimé. L'accident de Tchernobyl a paru résumer tout ce qui n'allait pas dans l'ancien régime, notamment le secret, la rétention des informations et une démarche autoritaire oppressive. Non seulement l'opposition à Tchernobyl en est venue à symboliser le sentiment antinucléaire et anticommuniste mais elle a aussi été liée à une poussée du nationalisme.

La méfiance à l'égard des institutions était telle que même les chercheurs relevant de l'administration centrale n'étaient plus crédibles et que l'on se fiait davantage aux  »experts  »locaux, qui n'avaient souvent guère de compétences dans le domaine des rayonnements et de leurs effets. Le gouvernement soviétique d'alors n'a pas tardé à prendre conscience de ce problème et a essayé de contrebalancer la tendance en incitant des experts étrangers à visiter les zones contaminées, à évaluer les problèmes, à rencontrer des spécialistes locaux et à faire connaître leurs points de vue lors de réunion publiques et à la télévision. Ces visites ont paru avoir eu un effet positif, tout au moins au début, en ce sens qu'elles ont apaisé les craintes du public. Dans les républiques contaminées, l'anxiété et le stress étaient beaucoup plus répandus et ne se limitaient pas uniquement aux régions les plus fortement contaminées (WH90a). Plusieurs enquêtes menées par des chercheurs soviétiques (Al89) et autres (Du94) ont montré que l'anxiété induite par l'accident s'était propagée bien au-delà des régions les plus fortement contaminées.

Au cours de cette période, de graves perturbations économiques sont venues s'ajouter à l'agitation sociale et renforcer l'opposition au système officiel de gouvernement. Les démonstrations antinucléaires étaient monnaie courante dans les grandes villes du Bélarus (Gomel et Minsk) et d'Ukraine (Kiev et Lvov) pendant les années qui ont suivi l'accident (Co92). Certains chercheurs et fonctionnaires soviétiques, de par l'attitude hautaine qu'ils affichaient en qualifiant la réaction du public de  »radiophobique  », ont eu tendance à s'aliéner encore davantage le public en donnant à penser qu'il s'agissait de quelque maladie mentale ou réaction de caractère irrationnel et anormal. Cette appellation a également servi de commode diagnostic fourre-tout laissant entendre que le public était, d'une manière ou d'une autre, coupable et les autorités ont été incapables de faire quoi que ce soit face à ces manifestations.

L'inquiétude du public au sujet de sa propre santé n'est éclipsée que par son inquiétude pour la santé de ses enfants et petits-enfants. Des problèmes de santé d'importance majeure et mineure sont attribués à l'exposition aux rayonnements, quelle que soit leur origine, et les incidences que l'accident a eues sur la vie quotidienne des gens ont accru le stress. Des populations entières doivent ou ont dû faire face à une évacuation ou à un relogement. La vie quotidienne demeure soumise à des restrictions généralisées qui ont des répercussions sur l'éducation, le travail, l'alimentation et les loisirs.

L'accident a bouleversé les réseaux sociaux et les modes de vie tradition-nels. Étant donné que la plupart des habitants des zones contaminées sont originaires de la région et y ont souvent passé toute leur vie, le relogement a, dans de nombreux cas, détruit les réseaux sociaux existants de la famille et de la collectivité, transférant des groupes dans de nouvelles régions où ils risquent fort de faire l'objet d'un certain ressentiment, voire d'un certain ostracisme. Malgré ces inconvénients, près de 70 % des personnes résidant dans les zones contaminées ont souhaité être relogés (IA91). Les incitations économiques et l'amélioration du niveau de vie découlant des mesures prises par le gouvernement pour faciliter le relogement ont fort bien pu y contribuer.

Deux autres circonstances ont eu tendance à accroître les incidences psychologiques de l'accident. La première était une initiative spécialement destinée à atténuer ces effets en Ukraine, à savoir l'introduction dans ce pays, en 1991, d'une loi d'indemnisation. Quelque trois millions d'Ukrainiens ont été concernés d'une manière ou d'une autre par les mesures adoptées pour gérer la situation après l'accident, auxquelles près d'un sixième du budget national total a été consacré (Du94). Différentes enquêtes ont révélé, dans tous les secteurs de la population, un sentiment général d'anxiété, qui était toutefois particulièrement marqué chez les personnes ayant été relogées. Celles-ci appréhendaient ce que l'avenir pourrait leur réserver, ainsi qu'à leurs descendants, et s'inquiétaient de ne plus avoir de prise sur leur propre destinée.

Le problème tient à ce que le système d'indemnisation a fort bien pu exacerber ces craintes en classant les bénéficiaires dans la catégorie de victimes, ce qui a eu tendance à les isoler socialement et a accru le ressentiment de la population d'origine à l'égard de ces  »victimes  », qui avaient été propulsées dans son propre système social sans qu'elle ait été consultée. Cela a eu pour conséquence d'accroître le stress chez les personnes évacuées et les a souvent poussées au repli sur soi, à l'apathie et au désespoir. Sur le plan local, cette indemnisation était souvent qualifiée de  »prime de cercueil  »! Il est intéressant de noter que les quelque 800 personnes, la plupart âgées, qui ont regagné leurs demeures contaminées dans les zones évacuées et, partant, n'ont reçu aucune indemnisation, paraissent être moins stressées et anxieuses, malgré des conditions de vie plus mauvaises, que les personnes ayant été relogées. Il y a lieu de faire remarquer que l'indemnisation et l'assistance ne sont pas préjudiciables en soi, à condition de veiller à ne pas susciter une attitude de dépendance et de résignation chez les bénéficiaires.

Le second facteur ayant contribué à accroître les incidences psychologiques de l'accident tient au fait que les médecins et le public ont admis l'existence d'une maladie baptisée  »dystonie végétative  », dont le diagnostic se caractérisait par des symptômes vagues et l'absence de tests concluants. À tout moment, jusqu'à 1 000 enfants étaient hospitalisés à Kiev, souvent pendant des semaines, pour le traitement de cette  »maladie  »(Sr92). Le diagnostic de dystonie végétative, qui paraît être spécialement adapté à la situation après l'accident, a été formulé par les parents et les médecins pour tenir compte des plaintes des enfants et accepté par les adultes en tant qu'explication de symptômes vagues.

De fortes pressions sont exercées sur les médecins pour qu'ils satisfassent leurs patients en parvenant à un diagnostic acceptable ; or, la  »dystonie végétative  »est un terme très commode car il convient à n'importe quel ensemble de symptômes. Un tel diagnostic non seulement justifie les plaintes des patients en attribuant cette  »maladie  »à l'exposition aux rayonnements, mais il décharge aussi le patient de toute responsabilité, laquelle est carrément imputée à ceux qui sont responsables de l'exposition aux rayonnements, à savoir le gouvernement. Lorsque, de surcroît, une hospitalisation prolongée s'impose, les raisons d'admettre qu'il s'agit là d'une maladie réelle s'en trouvent renforcées. On peut comprendre pourquoi ce diagnostic s'est propagé dans les zones contaminées.

À l'extérieur de l'ex-URSS

Dans les autres pays, les effets sociaux et psychologiques ont été minimes par rapport à ceux observés dans l'ex-URSS et se sont généralement manifestés davantage sous forme de réactions sociales reflétant la préoccupation plutôt que de symptômes liés à une altération de la santé. Dans les régions contaminées de l'ex-URSS, de nombreuses personnes étaient persuadées qu'elles souffraient d'une maladie induite par les rayonnements alors que, dans le reste du monde où la contamination était bien moindre, la nouvelle de l'accident a paru renforcer les convictions antinucléaires de la population, ainsi qu'en ont témoigné, par exemple, les démonstrations du 7 juin 1986 exigeant le démantèlement de toutes les centrales nucléaires de la République fédérale d'Allemagne (Ze86). Bien qu'en France le soutien apporté par le public à l'expansion de l'électronucléaire se soit amenuisé depuis l'accident, 63 % de la population estimaient que les réacteurs nucléaires français étaient utilisés de façon efficace (Ch90). Les incidence minimales de l'accident de Tchernobyl sur l'opinion publique française s'expliquent probablement par le fait que près de 75 % de l'énergie électrique de ce pays sont fournis par des centrales nucléaires et qu'en outre la France a été l'un des pays les moins contaminés d'Europe.

La réaction du public en Suède a fait l'objet de nombreuses publications (Dr93, Sj87). Au cours de l'enquête organisée à ce sujet, la question suivante a été posée :  »Compte tenu de l'expérience que nous possédons actuellement, pensez-vous qu'il soit bon ou mauvais pour le pays d'investir dans l'énergie nucléaire ?  »La proportion de ceux qui ont répondu  »mauvais  »est brusquement passée de 25 % avant l'accident de Tchernobyl à 47% après. L'accident a probablement doublé le nombre de personnes qui témoignaient d'attitudes négatives à l'égard de l'énergie nucléaire (Sj87). Ce changement d'attitude a été surtout marqué chez les femmes qui donnaient l'impression de considérer l'énergie nucléaire comme un problème d'environnement, alors que les hommes voyaient là un problème technique susceptible d'être résolu. Les médias se sont mis à critiquer plus couramment les autorités suédoises chargées de la radioprotection en les accusant d'avoir, d'une part, déclaré officiellement que les risques en Suède étaient négligeables et, d'autre part, donné des instructions sur la façon de les réduire. Le principe selon lequel une dose, si faible soit-elle, devrait être évitée si l'on peut y parvenir facilement et à moindres frais, n'était pas compris.

Une réaction de ce type était courante en dehors de l'ex-URSS et, bien qu'elle n'ait pas eu d'incidences notables sur la santé, elle a en général renforcé les craintes du public au sujet des dangers de l'énergie nucléaire et accru sa méfiance vis-à-vis des organismes officiels.

En outre, l'opinion publique en Europe était très sceptique à l'égard des informations diffusées par l'URSS. Cette méfiance était encore renforcée par le fait que les sources traditionnelles d'information vers lesquelles le public avait tendance à se tourner en cas de crise, à savoir les médecins et les enseignants, n'étaient pas mieux informées et se contentaient souvent de répercuter et d'amplifier les craintes qui leur avaient été exprimées. À cela s'ajoutent les médias, qui avaient tendance à répondre au besoin d'informations suffisamment inédites en diffusant certains des arguments les plus incongrus au sujet des prétendus effets des rayonnements.

Le grand public, en proie à la confusion et au scepticisme, a réagi de façon certes prévisible mais excessive, notamment en réclamant des inter-ruptions de grossesse, en différant des voyages et en refusant d'acheter les denrées alimentaires qui pourraient éventuellement être contaminées. Une autre préoccupation générale s'est manifestée à l'égard des voyages en URSS. Les voyageurs en puissance demandaient l'avis des autorités nationales sur l'opportunité d'un tel voyage, sur les précautions à prendre et sur la façon de vérifier l'exposition à laquelle ils risquaient d'être soumis. Malgré l'assurance qu'ils avaient reçue de pouvoir voyager en toute sécurité, nombreux sont ceux qui ont annulé leur voyage simplement pour plus de sûreté, manifestant ainsi leur manque de confiance dans les conseils qui leur avaient été prodigués.

Ainsi qu'il a été indiqué, les gouvernements eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de l'influence exercée par ces craintes et certains ont réagi en introduisant des mesures telles que des niveaux d'intervention inutilement rigoureux pour le contrôle des radionucléides dans les denrées alimentaires importées. Ainsi, dans l'ensemble du monde, alors que les effets produits sur l'individu par l'anxiété et le stress étaient probablement minimaux, les convictions et réactions collectives ont eu des incidences économiques et sociales d'une grande portée. Il est apparu clairement qu'il fallait fournir aux personnes du public des informations sur les effets des rayonnements et des instructions claires sur les précautions à prendre, de manière à leur permettre de s'assumer à nouveau dans une certaine mesure, et que les autorités devaient tenir compte du besoin qu'éprouve le public d'être associé aux décisions le concernant.

En résumé

On peut noter que :

Le déficit en iode et les examens systématiques ont presque certainement influé sur les facteurs de risque observés. Il n'en est pas moins clairement établi que l'augmentation de la fréquence des cancers de la thyroïde chez l'enfant est liée à l'exposition à des rejets d'isotopes radioactifs de l'iode. Le nombre de ces cancers continue à progresser chez les adultes. Inversement, aucune augmentation de la fréquence des leucémies n'a été observée à ce jour.

Aucune progression n'a été observée en ce qui concerne les anomalies congénitales, les taux d'avortements spontanés ou toute autre affection induite par les rayonnements dans la population, soit des régions contaminées, soit de l'Europe occidentale, qui puisse être imputée à cette exposition seize ans après l'accident. Selon toute vraisemblance, la surveillance de la population dans son ensemble ne fera pas apparaître une augmentation notable de la fréquence des cancers mais il est indispensable d'assurer un suivi permanent afin de permettre de planifier les mesures de santé publique et de parvenir à mieux comprendre les facteurs qui interviennent en l'occurrence.

La connaissance actuelle des effets d'une exposition prolongée aux rayonnements est limitée car les évaluations de doses reposent dans une large mesure sur l'exposition à de fortes doses. Une augmentation de la fréquence des cancers avait été observée déjà avant l'accident de Tchernobyl dans les zones touchées ; en outre, une augmentation générale de la mortalité a été relevée ces dernières années dans les plupart des régions de l'ex-URSS.

Aucune progression des cas de leucémie n'a été observée, plus de seize ans après l'accident, chez les travailleurs chargés d'assurer le retour à la normale.

Parmi les incidences de l'accident de Tchernobyl sur la santé figurent les conséquences radiologiques et d'autres problèmes de santé de caractère non radiologique. Les aspects radiologiques ont été étudiés très en détail depuis l'accident et ont été bien caractérisés, dans les limites des incertitudes scientifiques propres aux sciences radiologiques. Cependant, de plus en plus, les médecins spécialistes étudient d'autres incidences sur la santé qui sont liées, non pas à l'exposition aux rayonnements, mais bien plutôt aux effets d'un stress important et prolongé, que celui-ci soit d'ordre physique ou psychologique. Ces effets, qui ont été désignés sous le terme de « dystonie végétative  », sont de plus en plus reconnus comme étant réels mais on estime qu'ils découlent du stress social, culturel et psychologique provoqué par l'accident et de la dégradation sociale générale qui a suivi l'accident et la fin de l'URSS. Afin de parvenir à une connaissance plus précise de ces « effets liés à l'accident  », il importe d'élargir le champ des travaux en cours en y associant des spécialistes de l'étude des effets, sur la santé et la société, d'autres catastrophes naturelles et technologiques.

 

Chapitre suivant : Incidences sur l'agriculture et l'environnement

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